
Le Figaro
, no. 18773
Le Figaro, mardi 14 décembre 2004, p. 26
TELEVISION ET RADIO
CANAL + Denys Granier-Deferre raconte la Gestapo d'après un scénario de Jean-Claude Grumberg
Daniel Russo dans la peau d'un salaud
Nathalie SIMON
La Gestapo : un sujet délicat auquel Canal + s'est attaqué avec le soutien du producteur Jean-Pierre Guérin (le Jean Moulin de TF 1 avec Francis Huster). « On a envie de proposer des regards d'auteurs différents sur un passé récent », souligne Fabrice de la Patellière, directeur de la fiction de la chaîne cryptée. Inspirée de faits réels,
93, rue Lauriston
, qui désigne le QG de la Gestapo française pendant la Seconde Guerre mondiale, correspond parfaitement à cette politique.
Denys Granier-Deferre a brillamment adapté le scénario de Jean-Claude Grumberg qui s'était déjà distingué en cosignant Amen, le long-métrage de Costa-Gavras. Sur une belle musique signée Bernard Grimaldi, ces deux talents sont servis par une distribution hors pair que seuls les abonnés de Canal + découvriront car les chaînes du service public n'ont malheureusement pas souhaité participer au projet.
Le film commence en 1944 par l'arrestation puis l'exécution des deux chefs de la rue tristement célèbre ; Henri Lafont (Daniel Russo) et son bras droit, Pierre Bony (Christian Charmetant). L'occasion d'un retour dans le passé et des crimes commis par les gestapistes (meurtres, tortures, perquisitions, vols d'objets d'art aux juifs, chasse aux patriotes...).
L'inspecteur Blot (Michel Blanc, qui a immédiatement accepté le rôle) reconstitue les heures noires de l'Occupation en interrogeant les divers protagonistes : Norbert Boileau, dit Nestor (Gérald Laroche, une révélation !), qui a « recruté » pour Lafont Jabinet (Samuel Le Bihan). Amoureux d'une jeune juive (Olga Grumberg), le jeune homme « collabore » pour qu'elle réchappe des camps. Et enfin Pelleux (Eric Prat), un soi-disant résistant infiltré dans la Gestapo.
« J'avais lu le cas de personnes qui étaient entrées dans la milice tenter de sauver des gens, explique Jean-Claude Grumberg. La rue Lauriston est devenue un lieu mythique, son seul nom faisait trembler beaucoup de Français. Les personnages de Lafont et de Bony, son acolyte maudit, ont symbolisé le pire. Des hors-la-loi se retrouvaient dans la « loi » de l'époque. C'était difficile pour eux de distinguer le mauvais côté de la barrière. »
Canal + a donné carte blanche à l'auteur de L'Atelier et de Dreyfus pour qu'il reconstitue un « puzzle » à travers les témoignages de Nestor, Jabinet et Pelleux. « Il ne fallait pas qu'ils apparaissent sympathiques, ni « héroïser » Lafont et Bony, mais c'était important qu'il y ait de l'humain », souligne Jean-Claude Grumberg, qui a hésité plusieurs semaines avant d'accepter le projet. « Il y avait la peur d'affronter un tel sujet avec de tels hommes. L'idée n'était pas de faire une reconstitution historique, mais de prendre des fragments et de les illustrer. Oui, il y a un côté Lacombe Lucien de Louis Malle, mais là l'histoire d'amour a lieu bien avant. Elle est importante, mais elle ne vampirise pas le film. »
Au contraire, elle atténue, si cela est possible, l'atrocité des événements. « Je me retrouve à la place de ceux qui ont fait souffrir les miens, ils étaient de Pologne, ils ont tous été éliminés, confie Daniel Russo. C'était bizarre d'essayer le costume... Lafont est une pierre, il n'a aucune sensibilité, ni sens politique. C'est l'argent qui le guide. Il ne pensait pas avoir autant de pouvoir. Je l'ai joué comme si la situation était normale et je crois qu'on se rapproche de l'horreur. » Les téléspectateurs de France 2 ont vu récemment l'acteur dans A cran, déjà au côté de son partenaire, Gérald Laroche.
« C'était des petites frappes, des minables, insiste ce dernier, également remarqué dans le Fanfan la Tulipe de Gérard Krawczyk. Je crois que Nestor est le seul personnage qui n'ait pas existé, mais il y avait plein de gars comme lui. Il raconte l'histoire, il est instinctif avec un côté un peu enfantin, on sait que les enfants peuvent être d'une violence inouïe. Il suit son chef, son idole, qui lui offre tout ce qu'il n'avait pas, le pouvoir, la liberté, le confort matériel. »
« Ton texte m'a beaucoup aidé pour être dans le ton, lui lance Daniel Russo, reconnaissant. Quand on a fusillé Lafont, toutes les balles se sont retrouvées dans sa tête, mais on ne l'a pas fait à l'écran. C'était une ordure, il était heureux de frayer avec le Tout-Paris et se fichait de mourir, parce qu'il avait passé quatre années formidables. »
Marqué par le passé, Daniel Russo n'en est pas moins dans le présent. Dans un tout autre domaine, il joue actuellement Sexe, magouilles et culture générale, la pièce de et avec Laurent Baffie au Comédia Théâtre à Paris. « Je n'ai pas d'habitude, j'aime interpréter des rôles différents », résume-t-il.
Pour sa part, Gérald Laroche partagera, avec José Garcia, l'affiche du prochain film de Richard Berry, Le Texas n'existe pas, dans la peau d'un policier en civil.
«
93, RUE LAURISTON
», Canal +, 21 heures